Traite atlantique et esclavage
Traite atlantique des esclaves et esclavages : historiographie et mémoires dans une perspectives globales
Ibrahima Thioub
En dépit des multiples variations de ses modes d’existence et d’expressions sociales et juridiques, l’esclavage reste l’une des institutions les plus universelles, partie intégrante de l’expérience historique des sociétés humaines. Il en est de même de la circulation des captifs et des esclaves dans des réseaux marchands locaux et intercontinentaux même si pour l’époque moderne - XVe-XXe siècles - l’Afrique au Sud du Sahara est demeurée le principal fournisseur des marchés saharien, atlantique et océan-indien. Il a résulté de ces multiples expériences historiques différents systèmes d’esclavage et de traite sur le continent africain, le monde arabe, dans les Caraïbes et en Europe, tout comme les représentations qui en sont issues, aujourd’hui véhiculées par les réseaux de circulation comme Internet qui les inscrivent dans des perspectives globales.
Pour les mémoires hégémoniques en Afrique, il ne fait pas l’ombre d’un doute que l’Occident doit une importante partie de son expansion économique entre le XVIIe et le XIXe siècle à l’exploitation du travail de millions d’Africains transplantés par ses soins en Amérique. Elles estiment que les traites esclavagistes en général et celle de l’Atlantique ont ruiné l’Afrique et la plupart des maux dont souffre présentement le continent ont leurs origines dans cette séquence historique. Pour ces mémoires, remettre sa vérité en cause relève du négationnisme. En conséquence, elles privilégient la mise en évidence des rapports entre l’Afrique, l’Europe et l’Amérique au détriment des mutations internes dues à la traite dans les sociétés des trois continents. En installant l’Afrique et les africains dans une posture exclusive de victimes, elles ignorent les mécanismes par lesquels la dynamique atlantique s’incorpore dans les recompositions des sociétés africaines à partir des positions de pouvoir de leurs différents segments. Ce faisant, elles éludent les agendas des acteurs africains considérés comme passivement victimes d’une histoire activement conduite par des bourreaux identifiables à l’Europe et aux Européens.
Il est également frappant de constater que l’érection de monuments publics qui commémorent la traite atlantique des esclaves s’est faite dans les États côtiers. Gorée au Sénégal, les îles de Los en Guinée, Elmina et Cape Coast au Ghana, Ouidah au Bénin masquent respectivement le Galam, le Fuuta Djallon, l’Ashanti et Abomey, plaques tournantes du trafic des esclaves. Une telle lecture exclut du travail mémoriel sur la traite atlantique des esclaves les États contemporains de l’intérieur du continent (Burkina Faso, Tchad, Niger, etc.) qui ont fourni le gros des victimes de la traite.
Qu’en est-il de la mémoire européenne de la traite atlantique ? Quand elle n’est pas amnésique, elle a souvent ignoré les signes de cette expérience historique inscrits dans les paysages des ports négriers dont les élites marchandes firent fortune dans ce trafic. En France, excepté la ville de Nantes, c’est tout récemment que commence à se briser le silence public sur la traite. En Grande Bretagne, il a fallu attendre 1994 pour voir Liverpool jouer un rôle pionnier avec la création de la Transatlantique Slavery Gallery au Musée maritime de Merseyside. Un pas supplémentaire pour briser ce silence vient d’être récemment franchi avec la création du premier musée permanent dédié à la traite transatlantique.
Le silence sur la question est manifeste dans les programmes scolaires. Les mouvements récents qui en France s’identifient comme « descendants d’esclaves », contestent, à leur manière, l’étouffement de certaines mémoires de la traite atlantique dans les récits constitutifs des identités européennes contemporaines. La place de cette expérience historique dans la construction de l’Europe est souvent minorée ou occultée par ces récits. Quand ils les évoquent, c’est pour en comparer, de façon anachronique et souvent fort contestable, les conséquences avec celles des autres traites esclavagistes en Afrique.
Ainsi, en Afrique comme ailleurs, les lectures historiennes de l’esclavage et de la traite n’ont pas échappé aux « guerres de mémoires ». L’inscription de cette expérience historique dans le récit national des Etats-nations européens qui y ont pris part demeure toujours problématique.
Toutefois, la volonté de saturation de l’espace du discours sur les traites en Afrique, le silence relatif des mémoires européennes sur la question ou la radicalité des clivages mémoriels communautaires aux Amériques n’ont pas empêché, loin s’en faut, que se déploie une recherche scientifique fructueuse sur le sujet. L’étude des avancées historiographiques sur les traites esclavagistes mises en rapport avec les discours mémoriels pluriels sur les traites esclavagistes et les esclavages à l’époque moderne et contemporaine constitue l’axe central de la chaire.
La chaire sera centrée sur l’analyse des décalages entre savoirs académiques et productions mémorielles dans les sociétés africaine, européenne et américaine qui furent impliquées dans les traites esclavagistes en général et atlantique en particulier.






