Article : Egalité, identités et justice sociale
Article de Nancy Fraser paru dans le Monde diplomatique, juin 2012.

Les combats pour réduire les inégalités ont longtemps porté sur le partage équitable des richesses. Depuis quelques décennies, un nouveau type de demande articule l’exigence de redistribution au respect des différences, des identités minoritaires et à la lutte contre les discriminations. Peut-on penser le rapport entre ces deux conceptions, de façon à ce qu’elles se renforcent réciproquement ?
La « reconnaissance » s’est imposée comme un concept-clé de notre époque, à l’heure où le capitalisme accélère les contacts transculturels, brise les schémas d’interprétation et politise les identités. Des groupes mobilisés sous la bannière de la nation, de l’ethnie, de la « race », du genre, de la sexualité luttent pour « faire reconnaître une différence ». Dans ces batailles, l’identité remplace les intérêts de classe comme lieu de la mobilisation politique — on demande plus souvent à être « reconnu » comme Noir, homosexuel, Corrézien ou orthodoxe que comme prolétaire ou bourgeois. La domination culturelle remplace l’exploitation comme synonyme d’injustice fondamentale.
Cette mutation constitue-t-elle une diversion, qui conduirait à une forme de balkanisation de la société et au rejet des normes morales universalistes ? Ou bien offre-t-elle la perspective d’une correction de la grille de lecture matérialiste, réputée discréditée par la chute du communisme de type soviétique, et qui, aveugle à la différence, renforcerait l’injustice en universalisant faussement les normes du groupe dominant ?
Se confrontent ici deux conceptions globales de l’injustice. La première, l’injustice sociale, résulte de la structure économique de la société. Elle prend la forme de l’exploitation ou du dénuement. La seconde, de nature culturelle ou symbolique, découle des modèles sociaux de représentation, qui, lorsqu’ils imposent leurs codes d’interprétation et leurs valeurs, et cherchent à exclure les autres, engendrent la domination culturelle, la non-reconnaissance ou le mépris.
(...)







Post new comment