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Global South(s)

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Chaire de Françoise Vergès

Les Sud(s) dans les espaces et temporalités créés par l’actuelle mondialisation. « Sud », ici, n’est pas une simple notion géographique : il s’agit de décrire et d’analyser des processus qui se déploient sur différents niveaux : nouvelles formes de colonisation, de racialisation et de prédation, replis identitaires, nouvelles configurations d’un universalisme abstrait et stratégies contre-hégémoniques.

On s’appuiera largement sur les travaux de l’histoire « globale » ou « connectée », travaux qui ont contribué à élargir les études postcoloniales, visuelles, environnementales, culturelles, politiques et de genre. Cette approche permet une « dénationalisation » des récits et des périodisations ; elle s’intéresse aux migrations, aux diasporas, et à la circulation globale de main d’œuvre. Elle invite à réviser une cartographie élaborée à partir de l’Occident et par rapport à lui – vision qui a marginalisé d’autres routes d’échanges et de rencontres, sous-évalué la création dynamique d’autres centres et d’autres périphéries. Cette approche permet également de mieux analyser et comprendre les processus de créolisation et d’hybridité à l’œuvre mais aussi les processus et pratiques de marginalisation et de racialisation. On prêtera une attention particulière à ces dernières. Le racisme sera ici analysé comme un problème constitutif de relations sociales spécifiques. Dans des situations de « crise » qui se perçoivent comme « permanentes », le racisme apporte des moments de certitude. On interrogera ces certitudes et étudiera les mécanismes par lesquels s’installe une hégémonie et se crée le consentement à une idéologie.

En 2007, l’historien Dipesh Chakrabarty nous invitait à « provincialiser l’Europe » mais il ne s’agissait pas de prendre une « revanche postcoloniale ». À la suite des travaux des Subaltern Studies et des Post Colonial Studies, mais aussi des travaux d’Aimé Césaire, de Frantz Fanon, de W.E.B. DuBois, et d’autres intellectuels et artistes, Chakrabarty montrait que l’histoire occidentale ne pouvait plus prétendre incarner « l’histoire universelle », que l’Europe n’est pas le centre du monde. Il s’agissait pour eux de sortir de l’occidentalocentrisme ; de s’émanciper du modèle, limité et exclusif, de l’accession progressive de tous, à une certaine conception de la « modernité » ; de dépasser une histoire mutilée qui fabrique des territoires invisibles, des temporalités absentes et des personnes jetables.

Pour dessiner une cartographie « post-empire », la géographie du récit historique doit s’étendre au-delà des territoires nationaux, non pour contester le rôle de la Nation mais pour faire apparaître les échanges et les rencontres : une autre Europe, d’autres Amériques, d’autres Afrique et d’autres Asie. En partant des marges, en sortant d’une vision qui réduit des peuples et des groupes à des exemples de manque et d’incomplétude, d’autres manières d’être au monde surgissent.

Dans un premier temps, il sera nécessaire de revenir à la notion de colonisation comme vision moderne d’un monde guidé par la possibilité d’un progrès infini. La colonisation a impulsé des pratiques et des politiques qui ont transformé le monde, ont modelé sa représentation, ont imposé des perceptions du temps, de l’espace, du vivant, de l’individu, du commerce et du savoir. Comme fait culturel et idéologique, la colonisation a affecté le droit, les arts, la littérature, les sciences de la nature, le musée, l’université…

En interrogeant la matrice d’une vision utilitaire du monde, de ses ressources naturelles et de ses habitants, il s’agira d’analyser la force d’attraction de cette vision et ses liens avec une pensée prométhéenne ; de comprendre pourquoi, malgré un consensus assez large sur les conséquences inévitables de toute forme de colonisation - politiques de dépossession, de discrimination, de racialisation, de destruction de l’environnement -, cette conception demeure largement partagée.

On se penchera sur les phénomènes d’achat de terres, de violation des droits des peuples autochtones, de spoliation des savoirs vernaculaires, de privatisation de biens communs, comme sur la multiplication des acteurs au niveau local et global (institutions internationales ou régionales, ONG, multinationales, acteurs locaux (associations) et sur les pratiques artistiques et politiques contre-hégémoniques.

Il sera donc moins question de faire de l’histoire que de croiser les regards, d’une part sur ce que la colonisation du monde induit comme géopolitique, désir d’indexer, de nommer, de rendre le monde transparent, de le dominer et de le maîtriser ; d’autre part sur les expressions inattendues, imprévisibles, qui résultent des frictions, des échanges et des rencontres. Les colonisations créent des « zones de contacts », espaces de conflits mais aussi d’expressions interculturelles où complexité et diversité émergent. Ainsi, on s’intéressera aux expressions culturelles et artistiques dont la circulation est démultipliée par les nouvelles technologies de communication, notamment autour des « mémoires » qui sont aujourd’hui au cœur des débats dans les Sud(s).

Type de programme: 
Chaire