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Globalisation, changement culturel et justice sociale

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a. Le changement culturel

Les processus les plus décisifs du changement culturel contemporain se sont esquissés dans les années 60, bien avant que le thème de la globalisation se soit imposé. Ainsi, les mouvements ethniques, régionalistes ou nationalistes, dans la phase initiale de ces processus, au cours des années 70, ont-ils généré l’image d’un revival (cf. Anthony Smith, The Ethnic Revival, Cambridge, New York, Cambridge University Press, 1981). Les acteurs semblaient vouloir reproduire ou redonner vie à une identité malmenée, par exemple du fait de l’intégration politique et linguistique imposée par un Etat central. L’histoire, comme récit national, a commencé alors à être interpelée par des mouvements réclamant une reconnaissance, mobilisant une mémoire et se présentant dans l’espace public comme autant de victimes historiques–d’un génocide, de massacres de masse, d’un ethnocide, de la traite esclavagiste, etc.

Ces processus se sont joués au départ, pour l’essentiel, dans le cadre d’Etats-nations. Le terme de « diversité » qui peut en désigner en partie l’aboutissement relève plus du sens commun que du discours scientifique. Nous l’utilisons ici, par commodité de langage, sans ignorer qu’il mérite discussion (cf. Michel Wieviorka, La diversité. Rapport à la Ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche, Robert Laffont, Paris, 2008).

La poussée des identités collectives, et ce n’est pas un paradoxe, est indissociable de celle, concomitante, de l’individualisme moderne. Elle relève de logiques de production, et pas seulement ni même principalement de reproduction, dans lesquelles des individus font le choix, hautement subjectif, de rejoindre ces identités –ils s’engagent, et peuvent aussi se dégager. Elle comporte une face sombre faite de tendances à la fermeture communautariste des groupes sur eux-mêmes, ou de naturalisation raciste des problèmes culturels et sociaux.

Les identités (le terme mérite aussi discussion), surtout à partir des années 80, ont également revêtu l’allure de la religion. L’islam, le protestantisme, notamment, prospèrent, y compris dans des parties du monde où ils étaient peu implantés. Religion et culture ont alors semblé indissociables, même si analytiquement, elles relèvent d’approches distinctes. Le changement culturel s’est étendu également aux moeurs et à la sexualité, avec la mise en question des rapports de genre, les mouvements gays et lesbiens, le renouveau du féminisme, ou bien à propos des enfants, de la procréation et de la naissance. Et ces transformations sont indissociables de l’essor de préoccupations écologistes imprégnant de plus en plus la vie politique.

b. Le culturel et le social

A partir des années 70, la question sociale s’est radicalement transformée. Les sociétés industrielles avancées sont en effet sorties alors des trente années de plein emploi et de relative croissance consécutives à la Deuxième guerre mondiale en s’ouvrant au libéralisme économique incarné par Ronald Reagan, Margaret Thatcher ou les « Chicago Boys » ; l’organisation taylorienne du travail a commencé à céder la place à d’autres modèles, le management des entreprises s’est transformé. Le chômage, inexistant jusque-là, s’est développé, la désindustrialisation impliquant d’abord des suppressions massives d’emplois non qualifiés. L’exclusion et la précarité sont devenues des drames majeurs. La projection sur le sol de ces difficultés a revêtu la forme de la crise urbaine, de l’ « hyperghetto » américain (William J. Wilson) ou des « banlieues » françaises. Le passage au néolibéralisme, dans les années 90, a amplifié les difficultés sociales et accru les inégalités.

Dans certains cas, des demandes de reconnaissance sont indissociables de mobilisations contre les injustices sociales. Dans d’autres, elles entrent en conflit avec elles. Certains acteurs combinent des revendications de respect, le refus d’être discriminés sur base raciale, ethnique ou de genre, et l’espoir d’accéder aux fruits de la modernité, à l’emploi, la santé, le logement, l’éducation pour les enfants, la consommation, etc. Les préoccupations écologistes, éventuellement articulées à la critique des inégalités sociales, semblent parfois aussi s’y opposer, d’où par exemple de vives tensions entre syndicats ouvriers et « Verts ». Les nationalismes, que la crise actuelle favorise, en appellent à la fermeture de la nation sur elle-même et à son homogénéité culturelle, voire raciale, pour affronter les difficultés des populations.

Les SHS et la philosophie politique ont abordé la question des relations délicates entre ces deux registres, culturel et social, en mettant en place d’importants débats (cf. par exemple Nancy Fraser, Axel Honneth, Redistribution or Recognition. A Political-Philosophical Exchange, Verso, 2003). Les politiques de reconnaissance doivent-elles être indifférentes aux questions d’injustice sociale, ou les envisager, ne sont-elles pas une diversion pour éviter d’y faire face ? Les politiques d’emploi ou de revenu n’entrent-elles pas en conflit avec les appels à réduire la croissance et à vivre, consommer et produire autrement pour assurer la préservation de la planète ou le futur des générations à venir ?

Dans les années 90, le thème de la diversité a fait son chemin dans l’univers des entreprises, du management, du marketing et de la publicité, comme dans l’enseignement supérieur. Et le terme a recouvert aussi des tendances, parfois puissantes, à l’ethnicisation et à la racialisation de la vie collective.

La réflexion née de la coprésence d’enjeux les uns culturels et les autres liés à la justice sociale doit beaucoup aux discussions suscitées par l’ouvrage fondamental de John Rawls A Theory of Justice (1971) – des discussions qui sont loin d’être closes (cf. Amartya Sen, The Idea of Justice, Allen Lane, 2009). Elle inclut des interrogations relatives aux identités collectives, mais aussi aux subjectivités individuelles et à la possibilité pour chacun de maîtriser son expérience – d’où le recours aux concepts de « sujet » (Alain Touraine), et de « capabilities » (Amartya Sen). Elle met en jeu, finalement, nos conceptions de la démocratie.

c. Penser global

Ces enjeux ont de plus en plus été définis et pensés dans le cadre de la mondialisation. Les subjectivités aujourd’hui se construisent dans des espaces vite supranationaux, mettant aussi en jeu un nouveau rapport au temps. Ainsi, les nouvelles technologies de communication sont abondamment utilisées par les migrants d’aujourd’hui : ils se connectent, et s’inscrivent dans la « double compression de l’espace et du temps » qui définit la mondialisation selon l’expression célèbre de David Harvey. L’apport culturel et religieux des flux migratoires se conjugue avec les transformations internes aux sociétés d’accueil pour produire des identités en mouvement, éventuellement à l’échelle de la planète. Les diasporas se démultiplient, la mobilité à l’échelle du monde devient pour beaucoup à la fois une réalité et une exigence. La prise de conscience des dimensions globales de l’existence renforce les appels au développement durable et à la prise en considération des risques globaux, liés par exemple au changement climatique.

Les SHS, dès lors, s’éloignant de certains de leurs paradigmes classiques, pensent « global », en rupture avec le « nationalisme méthodologique » critiqué par Ulrich Beck. En même temps elles s’ouvrent davantage à la subjectivité des individus, voire à leurs émotions, à la façon dont elle se transcrit ou non en action, en normes, en institutions. Elles s’intéressent aux formes de régulation économique, mais aussi juridique qui se mettent en place à l’échelle mondiale. De nouvelles pistes de recherche sont lancées, des anciens concepts sont remis aussi au goût du jour, comme celui de « cosmopolitisme », remis à l’honneur par le même Ulrich Beck, Seyla Benhabib ou Kwane Anthony Appiah.

La diversité devenue globale, et dont le modèle paradigmatique est constitué par la biodiversité, constitue une invitation à penser autrement, à en finir définitivement avec les modèles évolutionnistes et avec l’idée de la one best way, qui fut au coeur de la société industrielle et de ses formes d’organisation. Elle conduit à nous interroger sur ce qu’est la modernité, voire même, avec Schmuel Eisenstadt (« Modernity and Modernisation », Sociopedia.ISA, 2010), à faire l’hypothèse qu’il existe des « multiple modernities ». Elle implique d’être capables de nous confronter à d’autres pensées pour examiner l’apport, mais aussi les aveuglements ou les impasses du système d’idées qui depuis l’Occident prétend à l’universalité.

Au sein des disciplines des SHS, des courants se constituent pour lever haut le drapeau de la pensée globale, on le voit avec l’histoire globale, par exemple lorsqu’elle étudie les traites négrières, ou dans le renouvellement des débats en ethnologie, (cf. Michael Burawoy et al., Global Ethnology : Forces, Connections and Imaginations in a Post-modern World, Berkeley, University of California Press, 2000).

Les questions sociales les plus classiques doivent donc être abordées dans leur éventuelle charge culturelle, dans les liens qu’elles entretiennent avec le changement culturel, et à d’autres échelles que celle qu’offre le seul cadre de l’Etat-nation. Ne sommes-nous pas entrés dans l’ère de la Global Justice, de la Global Health, de la Global Education, etc. ?

Entre les logiques de la globalisation, qui jouent à l’échelle du monde, et la subjectivité des acteurs, la recherche tend à dissocier les registres : aux uns l’étude des changements économiques, géopolitiques ou stratégiques, aux autres celle des processus de subjectivation et de dé-subjectivation à travers lesquels se construit, se fragmente et se reconstruit le lien social, s’inventent des formes d’action, individuelle et collective, se transforment ou déclinent les institutions, sont contestées, détruites ou façonnées des normes sociales et culturelles. La cohérence et l’originalité de notre projet scientifique tiennent à l’effort pour intégrer ces deux types d’étude, pour éviter l’écartèlement. Notre projet propose d’aborder dans un seul et même mouvement les progrès de la mondialisation, et les normes, les valeurs, l’éthique que mettent en cause mais aussi que produisent la fragmentation culturelle et religieuse et la diversité, ainsi que le renforcement des injustices sociales et des représentations qui en procèdent.