Skip directly to content

Trois axes principaux

Addthis

 

Les travaux du collège peuvent être regroupés autour de trois axes principaux qui croisent plusieurs des thématiques prioritaires de la SNRI, qu’il s’agisse de santé, de bien-être, de biotechnologies, d’urgence environnementale et d’écotechnologies ou bien encore d’information et de communication.

Axe 1. Catégories, théories et pratiques du « vivre ensemble ». La démocratie.

Les problèmes sociaux (par exemple, les inégalités, le travail et l’emploi, la mobilité, etc.) ont été pour l’essentiel étudiés jusqu’ici dans le cadre de l’Etat-nation, et il en va de même pour bien des enjeux culturels ou religieux. Parfois, des comparaisons internationales sont tentées dans ces domaines, en particulier au sein de l’Union Européenne. Il s’agit maintenant d’aborder ces enjeux en tenant compte des autres niveaux de la vie sociale, supranationaux, comme infranationaux, et en s’intéressant aux nouvelles modalités du lien social et de la solidarité. Comment, dans de nouvelles configurations spatio-temporelles, les dimensions culturelles et les dimensions sociales des problèmes de société se complètent-elles, s’agrègent-elles, suscitent-elles des contradictions et des conflits ? L’action pour la reconnaissance peut-elle être articulée avec d’autres mobilisations, centrées sur le refus des inégalités ? Le multiculturalisme, comme dispositif institutionnel et juridique de traitement des différences culturelles, et les politiques d’Affirmative Action, destinées à agir contre des injustices enracinées dans l’histoire et ancrées dans la structure des sociétés, méritent-ils les critiques qui les entourent aujourd’hui, alors même qu’ils ont conduit à de réelles avancées dans les années 70 et 80, ne faut-il pas réfléchir à leur aggiornamento ? Comment la poussée contemporaine des religions s’articule-t-elle avec les tendances à la relativisation du fait religieux, qui cesse de surplomber toute la vie collective, comme l’analysent Charles Taylor (A Secular Age, Belknap Press/Harvard University Press, 2007), ou Farhad Khosrokhavar (Avoir vingt ans au pays des Ayatollahs, Paris, Robert Laffont, 2009) ? La recherche doit permettre de mieux comprendre le changement social et culturel, et d’envisager les réponses normatives, institutionnelles et politiques pour y faire face. Elle doit aussi réexaminer le passé en pensant « global ». Elle aboutit nécessairement à la réflexion plus spécifiquement philosophique et politique sur la démocratie, et doit prendre en compte l’apport des sciences économiques à propos des choix sociaux, de l’expression des préférences des individus ou de la notion du bien-être (cf. notamment les travaux de Richard Layard, de Joseph Stiglitz ou de Marc Fleurbaey). Ne sommes-nous pas menacés d’entrer dans une ère post-démocratique (cf. Colin Crouch, Post-Democracy, Polity Press, London, 2004) dans laquelle l’impuissance à apporter un traitement politique satisfaisant aux demandes sociales et culturelles débouche sur le pouvoir des experts et des médias, au détriment de celui des citoyens ? Peut-on envisager un renouveau de la démocratie représentative, l’essor de la démocratie délibérative, ou participative ?

Axe 2. Gouvernement de la vie et risques globaux. L’éthique et les droits de l’homme.

La mondialisation exerce ses effets dans tous les domaines de la vie collective, elle oblige à considérer l’existence de risques « globaux », comme ceux qui relèvent du changement climatique. Elle accélère des prises de conscience nouvelles, ou renouvelées à propos des générations à venir, ou des décisions médicales de vie et de mort. Elle pèse de mille et une façons sur les attentes qui se cristallisent autour de la conception et de la naissance, puis de l’enfance, sur la subjectivité des parents, ou de ceux qui aspirent à l’être. Elle renforce les inégalités, au niveau planétaire comme au sein des sociétés, en matière de revenu et d’emploi, mais aussi dans tout ce qui touche directement l’existence des individus, à commencer par leur accès à la santé. Elle suscite de nouvelles peurs, celle par exemple du bioterrorisme, et en réactive d’anciennes, liées notamment aux pandémies et aux épidémies. Elle génère la marchandisation mondiale du vivant, au profit des plus riches et au détriment des plus pauvres ; elle revêt aussi l’allure du crime organisé mondial, ou du terrorisme global. Elle appelle réflexion à propos l’Etat-providence. L’action humanitaire mérite elle aussi une approche critique : quel est son impact sur la longue durée ?

La compréhension de ces enjeux conduit à d’autres questionnements. Les identités culturelles, celles, aussi, qui sont décrites en termes ethno-raciaux dessinent-elles des catégories pertinentes pour fonder l’action publique, structurer les recensements, ne mènent-elles pas au contraire dans des impasses ? Les progrès de la recherche médicale et pharmaceutique, les avancées de la biologie passent-ils par la reconnaissance de telles catégories ? La diversité tant vantée aujourd’hui dans l’univers de l’entreprise n’est-elle pas une nouvelle idéologie accompagnant des formes de domination et d’exclusion ? Sous les interrogations de type sociologique affleurent des préoccupations éthiques et la mise en avant des droits de l’homme : qui décide, et comment décider quand il s’agit de la vie et de la mort, de la survie ou du bien-être d’une personne singulière, d’une collectivité, d’un groupe, d’une culture, ou quand est en jeu l’avenir de l’humanité ? La réflexion, là aussi, appelle l’examen critique des théories disponibles en matière de justice sociale, ou de démocratie, et l’élaboration de propositions qui les renouvellent, ou d’indicateurs pour éventuellement guider l’action publique.

Axe 3. Globalisation, production de normes et nouvelles frontières. Le ré-ordonnancement du monde.

Depuis la chute du Mur de Berlin, les transformations géopolitiques et stratégiques n’ont jamais cessé, avec leurs tendances à la fragmentation du monde et à des logiques de repli, de retrait et d’appels à la Nation, mais aussi à l’invention ou au renouvellement des formes de régulation, de réglementation et de négociation entre acteurs, étatiques ou autres. Cette évolution façonne d’abord l’image d’un monde multipolaire où s’affirment des pays émergents tandis que l’hégémonie nord-américaine ou occidentale est mise en cause. Et s’il faut s’intéresser au fonctionnement des espaces politiques, économiques, juridiques supranationaux, et aux équilibres entre des territoires qui ne correspondent pas nécessairement au cadre de l’Etat-nation, il faut aussi examiner les changements relatifs aux Etats, aux Nations.

Les normes qui régissent les rapports des Etats entre eux ou avec d’autres acteurs y compris privés (ONG, grandes entreprises notamment), se défont, d’autres sont produites au fil d’interactions éventuellement violentes ; des nouvelles frontières sont dessinées, des murs sont construits pour endiguer, disent leurs promoteurs, les migrations illégales ou le terrorisme. La guerre et la violence se modifient, et il faut dès lors repenser la justice, le droit, et les espaces, supranationaux, régionaux, nationaux et locaux où ils s’appliquent. Il faut aussi s’interroger sur l’avenir de la démocratie et le sens de la solidarité lorsque la vie collective se globalise, que des villes se constituent en territoires de la globalisation, que l’idée de sphère ou d’espace public devient délicate à inscrire dans un cadre précis. Le cosmopolitisme serait-il une alternative plausible pour penser les différentes échelles de la vie de chacun et leur mise en rapport, depuis les relations familiales ou avec les amis jusqu’à la solidarité planétaire en passant par les réseaux et les interconnections qu’autorisent les nouvelles technologies ? Et ce n’est pas verser dans le relativisme que d’admettre que ces enjeux puissent être perçus de façon différente selon la partie ou la région du monde d’où s’exerce la réflexion. Ne pas accepter l’enfermement dans le seul cadre de l’Etat-nation, et de son complément, celui des relations dites internationales, implique de conceptualiser autrement les territoires, de penser autrement la stratégie géopolitique, de s’intéresser à des espaces régionaux. Et ce qui vaut pour le présent vaut à bien des égards pour relire le passé, et proposer de nouvelles analyses historiques.

Penser les grands problèmes du monde en tenant compte de leurs dimensions culturelles, religieuses et sociales impose de réfléchir à l’altérité et de rejeter l’ethnocentrisme qui ramène tout à l’Occident et à ses valeurs universelles. De même qu’Amartya Sen nous invite à envisager la justice sociale ou la démocratie en nous décentrant, nous devons prendre en considération d’autres expériences qu’occidentales, sans pour autant accepter le relativisme, en analysant des écarts, des tensions, des différences, en mettant intellectuellement en relation des univers culturels distincts et plus ou moins lointains.